Les jongleurs face à la réalité

Impressum: auteur Herbert Brändli (Détails) – Article dans l'Indices, 22 mars 2010.

On s'épuise à assortir les modèles de calcul actuariel de diverses hypothèses et, suivant les intérêts en présence, on parle de vol des salaires, des intérêts ou des rentes. Tout cela ne tient pas face à la réalité économique des caisses de pension.

Le modèle de la prévoyance professionnelle est constamment alimenté par les cotisations d'épargne des partenaires sociaux. Ces cotisations alimentent à leur tour les bonifications de vieillesse des assures, que les caisses de pension, tiers-cotisants, complètent par des bonifications d'intérêts. Elles constituent ainsi des avoirs de vieillesse individuels qui déterminent les droits acquis à titre personnel par les assures et établissent en même temps la base de calcul de leurs rentes de vieillesse.

Dans ce modèle, les jongleurs de chiffres de la Chambre suisse des experts en caisses de pensions ont identifié, en raison d'un niveau excessif des taux de conversion (vol des intérêts), un trou dans les retraites de 600 millions de francs par an. Pour combler ce découvert, ils recommandent d'abaisser les taux de conversion (vol des rentes). Sinon quoi? Sinon, disent-ils, faudra relever les cotisations d'épargne (vol des cotisations), ce qui causera aux salaries une jolie perte de rémunération de 200 francs (vol des salaires).

En réalité, ce montant farfelu, fruit de calculs actuariels, représente moins d'un pour mille des actifs de prévoyance réels, il est compensé quasi quotidiennement par les mouvements des marches financiers et l'on pourrait sans difficulté l'imputer sur les produits et autres revenus ordinaires. Un Professeur, champion du passe-passe, a chaussé pour sa part des lunettes qui le font naviguer dans le flou perpétuel. II n'y a pas si longtemps, il exhortait les caisses de pension à relever leurs rentes, trop basses de 15% selon lui. Et voila qu'aujourd'hui elles lui paraissent trop élevées de 30%. II en résulterait un trou béant de 100 milliards de francs dans le système de la prévoyance professionnelle. A qui la faute? Au tiers-cotisant, qu'il a réduit pratiquement à zéro dans son modèle prônant des placements «sans risque».

L'autorité de tutelle des caisses de pension, l'Office fédéral des assurances sociales, a repris ces arguments à son compte, choix des mots et exemples chiffrés mis à part. Dans le droit fil de la logique des partisans d'une réduction des prestations, il a découvert en outre - ô miracle - que l'abaissement du taux de conversion provoquerait même une hausse des rentes des salariés les plus défavorisés. On serait en droit d'attendre de la part de la haute autorité de surveillance des assurances de ce pays un jugement un peu plus nuancé sur la sécurité du 2e pilier.

En réalité, les caisses de pension accordent leurs bonifications d'intérêts par prélèvement sur leurs revenus nets, moyennant une confortable marge de sécurité. La différence sert à garantir les promesses de prestations sur le plan financier. Ces réserves font qu'à la retraite, les actifs effectivement générés sont la plupart du temps supérieurs aux avoirs de vieillesse crédités. Les caisses de pension réalisent des gains en conséquence, qu'elles reportent en partie sur les réserves mathématiques couvrant les rentes. C'est ainsi, et non par un vol sur les salaires, les intérêts et les rentes, qu'elles garantissent traditionnellement les rentes issues de la prévoyance professionnelle.

L'assurance complète constitue à cet égard une exception. Les revenus équivalents dans ce cas aux bonifications d'intérêts évoluent exactement selon le modèle actuariel. Si la réserve mathématique excède l'avoir de vieillesse, il n'existe pas de provision pour combler le découvert. II faut alors impérativement abaisser le taux de conversion pour éviter un vol et une répartition financière entre les destinataires. C'est bien pourquoi les assureurs appliquent de longue date des taux de conversion inférieurs, faute de dégager des revenus suffisants. 

Herbert Brändli, économiste d’entreprise et expert diplômé en assurances de pension, est président-fondateur de B+B Prévoyance SA et directeur de la fondation collective Profond. Il s’est donné pour mission d’apporter davantage de dynamisme et de transparence dans le système de la prévoyance professionnelle et, selon ce principe, de proposer à ses clients des conseils éclairés et des solutions de rechange intéressantes. retour

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